« La carotte et le bâton » : est-ce vraiment efficace? (Partie 1)

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« La carotte et le bâton » : avez-vous déjà entendu cette expression? Par carotte, on entend renforçateurs positifs, et par bâton, la punition sous toutes ses formes. Ce système d’émulation et de privation est bien présent dans la vie de nos enfants. C’est vrai qu’il est tentant pour un adulte qui veut obtenir un résultat rapide d’intervenir de cette façon : « si tu manges tes légumes, tu auras un dessert » ou encore « si tu continues de mâcher de la gomme, tu seras en retenu ». On veut un impact et cela rapidement. Je vous propose d’aborder cette grande thématique en deux articles; le premier sur les renforçateurs positifs (la carotte et ses variantes) et le second sur les punitions (les bâtons de toutes sortes) !

Les origines de la « carotte »  et du « bâton »

Oh c’est vieux… peut-être pas vieux comme le monde, mais déjà en Europe, au 18e siècle, Jean-Jacques Rousseau parlait de « privilèges et de faveurs » pour signifier les renforcements positifs et de « pénitences et châtiments » pour parler de la punition. Puis, il a fallu attendre au début du 20e siècle que le professeur Skinner systématise le modèle à l’université Harvard. Ce faisant, il prit position contre Freud qui pensait que le comportement humain était essentiellement régi par nos pulsions inconscientes. Il pensait que les renforçateurs expliquaient davantage nos comportements que notre inconscient.

Quand la « carotte » mène à une impasse

Les renforçateurs mènent souvent à une impasse. À force d’usage, on se rend compte que les enfants refusent de manger les légumes, qu’ils ne sont plus motivés par le dessert, les autocollants, les surprises… En plus de ne pas obtenir le résultat souhaité, on arrive parfois à de fâcheuses situations. Une maman m’avait relaté que sa fille de 11 ans lui avait demandé un iPad en récompense si elle réussissait son examen d’entrée à une école secondaire de renom. De notre point de vue, ce genre de demande est aberrante, mais pas pour cette enfant qui a été habituée à être récompensée pour tout et pour rien.

Dans son ouvrage L’Émile ou De l’éducation, Rousseau disait que les renforçateurs positifs sont plus nuisibles que les punitions pour le développement des enfants. Étonnant, n’est-ce pas? Mais je vous garantis que c’est bien vrai. Lorsque l’enfant est petit, il est motivé par le principe de plaisir, car il est dans le moment présent. Plus tard, si on le motive pour des choses extérieures, on l’éloigne tranquillement de qui il est et on ne lui apprend plus à se mobiliser pour des choses qui lui font du sens. Vous pouvez expérimenter ce phénomène lorsque votre enfant ne se concentre plus du tout sur son exercice de maths, car il a juste hâte de jouer à la tablette après. On l’a tout simplement privé de cette possibilité de bien faire son devoir.

Dorénavant, les études en neurosciences et les théories autour de la pleine conscience montrent que c’est cette capacité de faire une chose à la fois qui mène à l’état de bonheur.

Ce que je déplore c’est que même les professionnels qui travaillent en éducation connaissent très peu les méfaits des renforçateurs. Dans les écoles, on retrouve de nombreuses variantes comme « les étoiles », « l’argent scolaire », etc. J’ai récemment rencontré une psychologue scolaire qui me racontait que toute son école avait été mobilisée dans un système de renforçateurs, ils distribuaient des étoiles pour des bons comportements et que les étoiles étaient échangées contre des activités avec les enseignants, avec la directrice…

D’un point de vue éthique, c’est ce que j’appelle de la manipulation; un être humain peut faire faire ce qu’il souhaite à un autre être humain, quelle que soit la volonté de ce dernier au départ. Et les effets à long terme sont déplorables. Imaginez un enfant qui a appris à se mobiliser uniquement pour les récompenses. Devenu adulte il n’aura pas pour habitude de réfléchir au contenu de ce qu’on lui demande, mais davantage penser à la récompense qu’il aura. Il faudrait que l’enfant se pose des questions telles que « Est ce que ce qu’on me demande fait du sens pour moi ? » « Est-ce que c’est moral et éthique ? ».

Alors, par quoi remplacer les récompenses?

Voici deux façons concrètes de remplacer les récompenses :

Parler de ses sentiments

Une maman à ses enfants: « Cela me rendrait service si le lave-vaisselle était vidé dans les 10 prochaines minutes ». Le petit garçon aidera sa maman, car pour lui, c’est un geste gratifiant (humainement et non matériellement) d’aider une personne. Il vide le lave-vaisselle sans s’attendre à rien en retour juste une maman contente.

Faire des compliments

Une enseignante à ses élèves : « C’était tellement agréable ce matin; nous sommes entrés en silence et je suis disposée à commencer ma journée de bonne humeur ». En tant qu’enfant, on aurait le goût de faire un effort, le lendemain, pour rentrer de nouveau en silence dans le rang.

Et il y a bien d’autres manières humaines de mobiliser les enfants. Une intervention humaniste sous-entend que je demande une certaine action, mais que j’accepte aussi qu’elle ne se fasse pas si l’autre n’en a pas envie. Et cela pour quelque raison que ce soit. Dans l’exemple du lave-vaisselle, si personne n’est venu aider, j’estime qu’il y avait des choses plus importantes à faire que de vider le lave-vaisselle. Et je le ferai moi-même.

Pour conclure, j’insiste sur le fait que l’utilisation des renforçateurs à outrance peut mener à bien des impasses. À court terme, cela peut sembler efficace, mais si notre but est d’élever un être humain autonome et libre de penser, on fait fausse route. Dans la pratique, on peut toujours utiliser la carotte pour mobiliser un enfant de manière exceptionnelle. Par exemple, arrêter de sucer le pouce ou apprendre la propreté. Vous ne savez plus quoi faire et il vous tient à cœur que votre enfant se mobiliser rapidement? Alors oui, je pense qu’il est préférable d’utiliser des autocollants ou un cadeau plutôt que de crier ou de perdre patience sur votre enfant. Voilà maintenant vous êtes un adulte averti! Bonne chance!

© 2017 Jee Yung Caillaux, M.Ps., Psychologue. Tous droits réservés.   |    Réalisation  :  Valérie Beaulieu